Quand respire-t-on enfin, avant de jouer en public ? À partir de quel niveau est-on serein à l’idée d’accompagner un cantaor ? Comment participer à une juerga sans avoir peur du faux pas fatal qui attire les regards et déclenche les rires ? Quel degré d’assurance faut-il avoir pour enfin profiter pleinement de la scène ou de la fête, sans être constamment ramené au trivial de la technique — et par conséquent à l’éventualité de l’erreur ?

Sarah me disait l’autre jour que, pour elle, il s’agissait de consolider ce qu’elle appelait son « minimum syndical » : un bagage technique suffisamment maîtrisé ou un ensemble d’outils immédiatement mobilisables dans toute situation, pour être capable de « remplir le contrat » ou « faire le job » à minima. Cela a tout de suite fait écho chez moi avec cette idée flamenca du « tocar regular » qu’on pourrait traduire par « jeu standard ». Il s’agit précisément d’être capable d’accompagner spontanément n’importe quel palo de façon très simple mais juste et sans se tromper. Je traduis :

 

  • Spontanément : sans répétition ; en identifiant la tonalité qui convient le mieux au cantaor ou à la cantaora — ou en comprenant leurs indications (« al cuatro por arriba »…) ;
  • Très simple : quelques accords, pas beaucoup plus que quatre ; deux ou trois falsetas courtes. Aucune virtuosité n’est attendue ;
  • Juste : sans presser le chant ni le retarder ; sans l’écraser non plus. Ponctuer quand il le faut, laisser de l’espace. Toujours rester « en arrière » (« tocar pa’tras ») ;
  • Sans se tromper : sans fausses notes ; sans erreurs de rythme.

 

On en conviendra, pour un minimum c’est déjà beaucoup ! Car une fois toutes les cases au-dessus cochées, on peut certes passer de bonnes soirées derrière sa guitare — mais que de connaissances nécessaires, pour un jeu soi-disant « standard » !

  • Connaissances techniques minimales : savoir jouer un peu de guitare flamenca !
  • Connaissance du répertoire : savoir de quoi sont composés les palos (intros, llamadas, falsetas, remates…) ; connaître les cycles rythmiques de chacun d’eux, leurs tonalités propres ; connaître les différents « chemins » harmoniques que peut emprunter un palo ;
  • Connaissances culturelles : savoir ce qui se fait (finir en même temps que le chant), ce qui ne se fait pas (se lancer dans une falseta après la fin du chant) ; ce qui est attendu (un remate après tel tercio…).

 

C’est donc un « minimum syndical » plutôt fourni qui est requis pour pourvoir être à l’aise dans à peu près toute circonstance en flamenco. Celui-ci est la seule musique que je connaisse où accompagner le chant est en réalité plus difficile que de jouer en soliste. Mais c’est peut-être à ça qu’on voit de la façon la plus évidente qu’il ne s’agit pas là d’un simple « style » musical : mais bien d’une véritable culture, à la fois populaire et savante, ancrée dans un territoire et une langue — et qu’à ce titre il est impossible d’aborder par uniquement l’un de ses aspects.

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