Souvent, la solution d’un problème est contenue dans sa formulation. C’est en effet par l’analyse de ce qui est implicitement sous-entendu par un énoncé que l’on peut en faire la genèse, le comprendre et montrer, le cas échéant, que tel quel il constitue une aporie — et qu’il faut donc le reformuler.

Lorsqu’un apprenti flamenco me demande de lui apprendre telle soleá de tel·le guitariste ou telle bulería de tel·le autre, je me dis en moi-même que mon travail consistera moins à décortiquer lesdits « morceaux » pour lui / elle, que de lui faire comprendre que sa requête révèle qu’en réalité il / elle n’a pas encore compris ce qu’est le flamenco et comment cet art fonctionne. Le parallèle avec la danse peut aider à comprendre cela. Je peux étudier et apprendre telle chorégraphie de tel·le grand·e danseur·se ; et je peux même y arriver parfaitement. Mais si ma connaissance de la danse se limite à cette chorégraphie (même si elle s’additionne avec d’autres), je serai incapable de la reproduire si un seul élément qui la constitue vient à changer : la musique, la scène, parfois le costume… Je me retrouverais donc dans cette situation absurde de pouvoir, potentiellement, reproduire cette chorégraphie sans en avoir jamais, en réalité, l’occasion. Sans même parler d’improvisation, tout à-propos ou adaptation à un élément imprévu serait a priori impossible. Apprendre par cœur un « morceau » de flamenco à la guitare relève de la même incompréhension et conduit au même paradoxe.

Pour dire « jouer une soleá » dans la langue du flamenco, j’ai le choix entre deux expressions : « Tocar una soleá » et « Tocar por soleá ». La première correspondrait à la logique de musicien « classique » et à la demande de cet apprenti pas si fictif que ça. Elle considère que le flamenco est un répertoire de « morceaux » composés et fixés comme des œuvres de musique écrite qu’il s’agirait, pour les guitaristes, d’interpréter. Or, s’il n’est pas interdit de s’adonner à ce plaisir mimétique étrange, qui constitue en outre un bon exercice technique, ce n’est pas du tout ainsi que procèdent les apprentis guitaristes flamencos en Espagne. Eux, il apprennent à jouer « por soleá », on pourrait dire jouer « en mode soleá » : c’est-à-dire qu’ils apprennent le vocabulaire propre à ce palo, les éléments qui le composent, pour être capables de jouer dans n’importe quelle situation en les intégrant selon les besoins du moment : juerga improvisée, récital, accompagnement du chant ou de la danse.

Ce qui est vrai pour l’étudiant·e l’est a fortiori pour le professeur : celui qui ne livre pas les éléments composant un palo, avec leurs variantes ainsi que les critères pour en composer d’autres, n’est au mieux qu’un mauvais professeur — au pire, il est malhonnête car il crée une dépendance. Un professeur de flamenco doit enseigner « por soleá ». Parce qu’un enseignement, quel qu’il soit, doit avant tout libérer.

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