À force, lorsqu’un étudiant vient me voir pour la première fois, je sais par expérience qu’une des questions légitimes qu’il me posera concernera les supports de travail que je lui fournirai. En effet, il faut bien se référer à quelque chose pour pouvoir étudier chez soi et se souvenir du cours. Et comme, le plus souvent, il vient d’une culture musicale écrite, la question des partitions ou des tablatures arrive très vite.

Or je refuse d’en donner. Ceux qui me suivent depuis longtemps le savent et auront compris : ce n’est pas par sadisme ou par paresse (au contraire, il serait tellement plus simple pour moi de fournir des photocopies au lieu de prendre du temps à me filmer…) ou même par commodité (vous avez déjà essayé de déchiffrer une tablature ou une partition de flamenco ? C’est tellement chargé que c’est incompréhensible) mais bien par souci pédagogique. Le flamenco est une musique qui se transmet oralement, la plupart du temps au sein de la cellule familiale, et qui repose sur la combinaison d’éléments que le guitariste doit savoir mobiliser au bon moment, qu’il soit soliste ou accompagnateur du chant ou de la danse. Le travail de la mémoire est donc essentiel ; et c’est d’une mémoire cinétique des doigts sur la touche de la guitare plutôt qu’une mémoire des notes, dont il s’agit ici.

Très peu de guitaristes de flamenco savent lire et écrire la musique. Pour enregistrer le Concierto d’Aranjuez, Paco de Lucía lui-même dut apprendre par cœur la musique de Joaquín Rodrigo, en en écoutant des dizaines de versions, coaché par José María Gallardo del Rey. Encore aujourd’hui, dans la nouvelle génération de guitaristes brillants que sait produire l’Espagne, il est très rare de rencontrer des flamencos capables de noter leurs idées ou de déchiffrer une partition — tout au plus adaptent-ils des tablatures provisoires à leur sauce personnelle. La plupart du temps, il s’enregistrent ou se filment. Or ce n’est certainement pas par négligence ou faute de formation classique : certains sortent d’écoles prestigieuses ; mais ils savent que le flamenco se fait directement sur l’instrument, qu’il est tout le temps en mouvement, et que l’écrire revient à le figer.

En 1995, Vicente Amigo enregistre son album Vivencias imaginadas qui contient la minera Ventanas al alma. Écoutez la version studio, puis écoutez les versions concert de Mont de Marsan en 1999, de Paris en 2001 (émission TV Des mots de minuit), de Cordoue en 2004. Aucune d’elles ne ressemble aux autres. Pour chacune d’elles, le guitariste de Cordoue tisse, autour de quelques falsetas initiales, des chemins qui, s’ils n’obéissent que très peu à la notion occidentale d’improvisation harmonique, restent cependant des improvisations structurelles (permutation d’éléments déjà composés) reliées l’une à l’autre par des transitions mélodiques généralement effectuées en picado.

Plus qu’une simple erreur d’apprentissage, vouloir apprendre le flamenco en passant par l’écrit est une faute méthodologique qui risque d’empêcher l’étudiant d’accéder pleinement à la compréhension profonde de cette musique.

1 comment

Pascal Boulon

Je suis de ceux qui ont posé la question de l’écrit, Maître Serge résista…et ce fut pour mon bien. L’effort intellectuel en l’absence d’écrits est gratifiant il induit une approche plus “systémique”…mais il faut reconnaître qu’au début c’est un peu déroutant et assez raide. Merci beaucoup pour toutes les vidéos produites sur mesure. Pascal

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