Un guitariste ascète se mit en route pour rencontrer le Très Vénéré Maître Absolu de la guitare. Après des mois de marche, épuisé, il arriva enfin devant la fameuse grotte du Sacromonte. Le Maître, qui se faisait une tortilla de pommes de terre, lui fit signe d’entrer, lui servit à boire et à manger, puis le questionna sur le motif de sa visite.

_ Maître, j’ai étudié toutes les falsetas de tous les maîtres d’hier et d’aujourd’hui, je connais leurs variations géographiques, locales et familiales, leurs changements de pulsation lorsqu’elles sont adaptées à d’autres palos ; je les ai toutes apprises sur leur tonalité d’origine et les ai transposées sur toutes les autres. J’ai regardé tous les tutos de Youtube, déchiffré toutes les tablatures et relevé à l’oreille ce qui, transcrit, n’existait pas. J’ai composé les miennes, à la façon de Morón, Lebrija, Jerez, Cadiz, Séville, Cordoue et ai même imaginé comment sonneraient les falsetas de tel maître de Grenade s’il était né à Murcia et vice versa.

_ Quel magnifique talent tu as là, mon garçon ! Et comment puis-je t’aider ? J’ai vendu ma guitare hier à un touriste allemand. Reprends un peu de tortilla.

_ C’est que, Maître… je ne comprends toujours pas ce qu’est le flamenco. Fameuse, cette tortilla : les pommes de terre sont parfaitement cuites et les épices savamment dosées !

_ Ah, oui, le flamenco… Tu ne regardes pas dans la bonne direction, mon garçon. Mais cela ne m’étonne pas. Vois : à trop gouter les pommes de terre dans ton assiette, tu en oublies les œufs. C’est entre les falsetas qu’il faut chercher le flamenco, fiston. Il est ce qui les lie entre elles, ce qui les annonce et les congédie ; ce qui les lance et les arrête ; ce qui les soutient, les maintient, les emboite et les fait vivre.

_ Quels merveilleux prodiges tu me livres, maître ! C’est exactement ce que mon âme désire ! Et comment s’appelle cette chose, que je me mette tout de suite à sa recherche ?

_ Cela s’appelle le silence rythmé, mon jeune ami.

_ Et où peut-on le trouver, ce silence au nom étrange ? Dites-moi, maître, mes doigts frémissent déjà de mille épines de pin et je sens mes oreilles se fermer déjà aux turbulences de ce monde !

_ Va et apprends la danse. Va et apprends le chant. Et, dansant, apprends l’immobilité ; et chantant, apprends la respiration.”

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