2. Un constat : connaître du vocabulaire ne suffit pas pour parler

C’est Antoine, puis Jérôme, qui m’ont mis la puce à l’oreille et qui ont fini par me montrer le chemin d’une nouvelle façon d’aborder l’enseignement de la guitare flamenca. Etudiants avec moi depuis quelques années déjà, ils avaient eu le temps de faire le tour des principaux palos, un par un, et étaient tous les deux capables d’en proposer une interprétation honnête. Pourtant, s’ils arrivaient à restituer correctement une suite de séquences que je leur proposais, ils trouvaient beaucoup plus difficile de composer structurellement un palo alors même qu’ils en connaissaient tous les éléments-clés. Cela me laissait perplexe, d’autant que lorsque je leur proposais une nouvelle variation structurelle, ils la restituaient sans trop de difficulté.

J’ai fini par comprendre qu’en réalité, ce qui les bloquait, c’est qu’ils ne sentaient pas, ne voyaient pas, la parenté, dans une même famille rythmique, d’un certain nombre d’éléments : des combinaisons de la main droite, une certaine progression structurelle, une façon similaire de respirer et de marquer le rythme… bref : une certaine “façon de faire” qui liait les palos entre eux qui, pour les flamencos, est une évidence, mais qui ne va pas de soi lorsqu’on apprend cette musique hors de son contexte naturel qui favorise la communication des différents acteurs de cet art éminemment performatif.

En effet, lorsqu’on apprend la guitare en accompagnant le chant et / ou la danse, que l’on suit le rythme des palmas ou d’un cajon, on développe spontanément une écoute et une attention aux éléments qui permettent directement la communication entre les artistes : une llamada, un remate, ne prennent tout leur relief que dans le jeu à plusieurs parce que ce sont des séquences essentiellement liantes, comme sont les mots de liaison dans une langue. C’est précisément ce qui manquait à mes étudiants qui, s’ils avaient à leur disposition un vocabulaire suffisant pour dire des choses, même simples, manquaient finalement, faute d’expérience, de grammaire et de syntaxe.

Une fois de plus, le parallèle avec les langues fonctionnait et m’aiguillait vers une pratique nouvelle.

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