3. Le touriste et l’habitant

Se considérer « du dehors », agir toujours comme si quelqu’un nous regardait, se mettre réellement ou virtuellement sous un regard qui évalue : c’est là un des effet aliénants majeurs de l’emprise des réseaux sociaux sur notre spontanéité. Et lorsque nos actions sont effectuées dans l’optique de produire un effet chez autrui, alors celles-ci perdent le sens qu’elles auraient dû avoir originellement pour nous. C’est précisément ce qu’on entend par l’expression « faire genre » : telle attitude fait occupé, fait riche, fait cool. Or, quand elle est appliquée à l’étude, cette attitude est doublement mortifère : non seulement elle opère un décentrement de l’objet qui devient par le même coup accessoire par rapport à la conscience qui tente de l’appréhender, mais elle prive, de surcroit, l’étudiant de toute possibilité d’efficacité en lui ôtant l’investissement passionnel réel qui devrait guider son action. Au lieu de se concentrer sur le sujet de l’étude, on se concentre sur les gestes qui sont sensés prouver qu’on étudie.

Étudier, c’est faire corps avec l’objet de son étude. C’est s’oublier, plonger dans la matière puis revenir à soi, dans un aller-retour perpétuel entre action et analyse qui ne peut pas admettre de troisième parti. Travailler la guitare, c’est d’abord être clair sur le résultat attendu ; fractionner les séquences longues ; séparer le travail de chacune des mains ; remettre chaque séquence dans son contexte rythmique-harmonique ; être capable de commencer la séquence travaillée à n’importe quel endroit sans tout reprendre ; privilégier la lenteur en respectant le tempo ; travailler en conscience et pas mécaniquement ; rejouer la séquence plusieurs fois en variant les interprétations. C’est tout ; mais c’est déjà beaucoup. L’attirail des gadgets en orbite autour de la guitare doit être contrôlé, progressif, chacun d’eux devant être introduit seulement s’il est nécessaire à la réalisation d’un objectif précis.

On peut se promener dans une ville, prendre en photo chacune de ses ruelles, y passer même beaucoup de temps ; tant qu’on la traversera sans y travailler, on ne la connaitra jamais comme celui qui y habite réellement. On peut travailler la guitare en touriste puis montrer à ses groupes d’amis ses instantanés pittoresques ; on peut aussi s’y installer et la comprendre de l’intérieur.

No comments

You can be the first one to leave a comment.

Leave a Reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>