2. L’acteur et l’imitateur

Le théâtre est, comme souvent, le meilleur révélateur de la réalité, et notamment de cette expérience fondamentale de la différence entre faire et montrer qu’on fait. Dans le premier cas, la conscience est absorbée dans l’action, sans aucune distance avec celle-ci ; dans le deuxième, l’attention est entièrement concentrée dans l’apparence de l’action, ou du moins dans ce que l’on pense être l’attitude de celui qui fait, dans une distance qui correspond, en réalité, au discours que l’on tient — plus ou moins consciemment — sur l’action. Or les acteurs, justement, et plus généralement les artistes du spectacle vivant, sont aux premières loges dans l’appréhension de cette différence — et ils en sont les premières victimes : qu’ils se regardent jouer, sur scène, ou qu’ils miment, de l’extérieur, une émotion qu’ils ne ressentent pas, et c’est tout leur personnage qui s’effondre, entrainant avec lui la situation scénique, irrémédiablement ruinée. Stanislavski appelait acteur celui qui, sur les planches, ressentait les émotions ; imitateur celui qui les singeait.

Mutatis mutandis, il y a une grande différence entre étudier et montrer qu’on étudie. Multiplier les signes extérieurs de concentration, d’affairement, de recours à différentes sources simultanées ; encombrer son bureau de notes, de post-it, de tasses de café, empiler les livres… c’est là une attitude commune, souvent liée, d’ailleurs, à une imagerie cinématographique hollywoodienne (le fameux mur entièrement recouvert de photos et de diagrammes épinglés des films américains) que j’ai moi-même, à l’occasion, adoptée, et que j’ai mainte fois constatée chez mes étudiants. L’apparition d’internet et la démultiplication des sources d’information en ligne ont accentué cet effet gadget de l’étude, et l’effet Facebook l’a sans doute généralisé : de la même façon qu’il faut montrer à nos « amis » qu’on est heureux et qu’on passe des vacances merveilleuses — quitte à les vivre à distance, appareil photo à la main — on se doit de montrer que nous étudions beaucoup, qu’on se démène. L’activité frénétique qu’on déploie alors se substitue, en quelque sorte, au résultat que nous recherchons par l’étude. Pire : cette attitude est en réalité destinée à soi-même ; car c’est soi-même qu’on veut persuader, par des gesticulations extérieures à l’action véritable d’étudier, qu’on étudie. Malheureusement, d’efficacité il n’a pas encore été question.

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