Aujourd’hui : deux conceptions du flamenco

Aujourd’hui, ces deux directions ont fini par s’éloigner l’une de l’autre et dessinent désormais deux façons très différentes de concevoir la guitare flamenca soliste — et peut-être, plus généralement, le flamenco en tant que musique et culture :

  1. D’un côté, une jeune génération de guitaristes extrêmement brillants, le plus souvent issus de grandes familles flamencas (Jerónimo Maya, Diego del Morao, José del Tomate…) est en train de s’affirmer dans un flamenco où l’harmonie prend résolument le pas sur le rythme et, par ce fait, en vient à côtoyer naturellement d’autres musiques : la bossa, la salsa et surtout le jazz. L’improvisation harmonique, inexistante avant Paco, devient la règle et les palos libres sont tacitement privilégiés par rapport aux palos a compás, comme espaces d’expression libérés de la contrainte des cycles rythmiques.
  2. De l’autre, un toque plus austère et plus ancré dans des traditions familiales et régionales tente de s’imposer via le modèle de l’accompagnement du chant : des guitaristes comme Ángel Cuerdas ou Josemí Carmona, par exemple, revendiquent une approche traditionnelle — non pas dans le sens d’un immobilisme morbide, mais plutôt dans une simplicité harmonique qui laisse la place et permet à l’émotion de naître ailleurs que dans l’inouï des explorations mélodiques avant-gardistes (au demeurant, ces derniers savent parfaitement quitter le flamenco comme musique pour se fondre parfaitement dans la fusion-jazz). Par choix et non par incapacité, ces guitaristes limitent donc le spectre harmonique de leur musique en revenant à une cadence andalouse, parfois enrichie de nouvelles connaissances harmoniques, pour concentrer leur interprétation et leurs recherches sur autre chose : ce qu’ils appellent el aire : le groove, le swing, ce qui fait que la musique sonne et qu’elle surprend.
S’il faut choisir…

De ces deux conceptions du flamenco, faut-il en choisir une ? Il me semble que, comme souvent, la question est plus importante que la réponse. Car il s’agit moins, en réalité de choisir un camp, que de se positionner consciemment vis-à-vis de deux façons de concevoir la transmission de l’émotion par la musique. Au demeurant, ces deux positions ne sont pas exclusives, et si, pour les besoins de la démonstration, j’ai insisté ici sur leur opposition en forçant le trait, la réalité demeure beaucoup plus nuancée : d’album en album, les artistes mentionnés plus haut explorent les deux directions sans se préoccuper d’autre chose que de leurs compositions et de ce qu’ils désirent transmettre à travers elles.

Le choix pose en réalité la question des frontières du flamenco : celles des limites du genre musical, de ses zones d’ombres et de ce qui lui est étranger. Non pas tant pour isoler, mais pour définir un espace à l’intérieur duquel l’artiste est « chez lui » — et d’autres, où il s’aventure plus ou moins loin, qui vont modifier sa façon de jouer.

J’aime le flamenco. Ses règles, sa cohérence interne. Sa culture. J’aime aussi quand il s’aventure ailleurs, quand il joue à se rapprocher d’autres univers. Mais je ne peux aimer ces incursions à la périphérie que parce que je sais où se trouve le centre.

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