IV. Conclusion : trouver sa place dans le continuum !

Comprendre en quoi les approches du Maître et du Professeur s’opposent — du moins sur le papier — permet ainsi de dégager, dans la transmission des disciplines du flamenco, une typologie de profils mixtes bien réels. En effet, s’il est rare de rencontrer pour de vrai un Maître qui soit uniquement Maître, ou un professeur qui ne soit que Professeur, il est au contraire beaucoup plus commun d’avoir à faire à des personnes qui se situent, sur un continuum qui va du Professeur au Maître, plus ou moins proches de l’un ou de l’autre.

Ainsi, par exemple, parmi les guitaristes qui on publié des méthodes d’apprentissage de la guitare flamenca, nous pouvons distinguer, d’un côté, Tomatito ou Pepe Habichuela, qui se situent clairement dans une optique de transmission mimétique de type « Maître », et, de l’autre, Oscar Herrero ou Raúl Mannola qui, eux, ont opté pour une transmission de type « Professeur ». La différence principale, palpable, est de taille : les premiers proposent des morceaux de concert qu’ils jouent au ralenti ; les autres déconstruisent des morceaux composés et calibrés pour des étudiants et donnent des noms à chaque étape ou partie de phrase enseignée (voir, pour ce travail, la précision de la pédagogie d’Oscar Herrero dans l’exposition des différents moments de la phrase musicale de 12 temps : tronc commun, sequence 7-8-9, cierre…).

Mais il arrive à chacun d’eux d’emprunter à l’autre, et c’est ce qui est intéressant : Tomatito peut s’arrêter et répéter en le commentant un passage d’une falseta particulièrement compliquée ; Herrero peut demander à ses étudiants d’apprendre exactement une falseta en imitant son jeu. Qui a déjà suivi un cours avec un Maestro en flamenco peut en témoigner : les histoires qu’il raconte (expériences, souvenirs, anecdotes…) sont au moins aussi passionnantes que son « enseignement ». C’est parce que, à défaut de déconstruire, de nommer — bref : d’enseigner — il recontextualise son art dans le but d’en faire une sorte de genèse : comme il n’utilise pas les catégories « court-circuit » que sont les termes techniques de l’enseignement, il réinvente à chaque fois sa pratique en en montrant l’évolution historique. À l’inverse, le Professeur anonyme qui va décortiquer un « palo » ou une falseta sous un certain angle pédagogique (présentation d’une technique particulière, par exemple), aura très souvent recours à la monstration (donc à l’imitation, pour l’étudiant) pour faire comprendre après coup un détail de son enseignement qu’il ne souhaite pas nommer tout de suite (parce que, par exemple, il ne fait pas partie de l’objectif de la lesson).

Par conséquent, l’apprenti flamenco doit pourvoir, de son côté, passer de disciple à étudiant selon la personne qu’il a en face de lui, mais aussi selon le moment précis du cours : la clé de la réussite étant, comme toujours, d’être conscient, à chaque fois, du statut qu’il doit assumer. Mais cette conscience ne peut malheureusement pas être présupposée : c’est précisément cela que le Maître ou le Professeur doivent, avant tout début d’enseignement, clarifier, dans leur attitude ou leur discours.

Dire ou montrer clairement ce qu’on attend d’un étudiant ou d’un disciple : c’est bien le début du succès de la transmission.

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