II. Le Maître : maîtrise et domination

Le Maître fait ; le professeur parle. En faisant, le maître fait corps avec sa pratique ; en parlant, le professeur introduit une distance avec son objet. L’enseignement du maître est donc immédiat ; celui du professeur passe par la médiation du langage. Le maître montre, le professeur nomme. Ce n’est donc pas un hasard si, dans le milieu du flamenco (mais pas seulement), il est d’usage d’appeler « maestro » celui qui nous transmet son art : maîtriser, c’est à la fois être compétent et dominer. Or, qui a déjà suivi des cours en Espagne, qu’il s’agisse de danse, de guitare ou de chant, s’est bien rendu compte qu’il est implicitement attendu de lui d’imiter et de reproduire ce que fait le maestro. Lui-même a passé sa jeunesse à imiter, jusqu’au moment où les pas appris, les falsetas reproduites, les lettres répétées sont devenues parties intégrantes de sa personne et qu’il a pu s’en détacher pour créer son propre style — mais qu’il replacera toujours, de fait, dans une certaine lignée plus ou moins imaginaire ou magnifiée (la famille, la région, la ville…).

Du point de vue de la reconnaissance sociale, donc, le Maître est celui qu’on va voir parce qu’il sait faire, alors que le Professeur est uniquement consulté parce qu’il sait expliquer — on le soupçonne d’ailleurs plus ou moins directement d’être professeur parce qu’il ne sait pas si bien faire, sinon, quel intérêt aurait-il à enseigner ? Professeur, c’est un statut social et un métier qu’on apprend, sanctionné par une certification ; Maître, c’est le statut que le public confère à celui qui a réussi à briller dans sa pratique. Aussi, s’il daigne transmettre son art à quelqu’un, c’est par altruisme, non par cupidité. Le professeur a des étudiants qui le payent ; le Maître a des disciples qui le suivent (mais qui souvent, aujourd’hui, le payent aussi, lorsqu’ils n’ont pas la chance d’appartenir aux heureux élus de ses proches !).

Pour autant, il serait absurde de soutenir que le Maître échoue à transmettre son art. Au contraire, les représentants les plus importants du flamenco sont précisément issus de cette école d’apprentissage mimétique : il suffit de se pencher sur la famille des Moreno Junquera de Jerez de la Frontera (Manuel Morao, Moraito, Diego del Morao…) ou sur les familles Carmona (les Habichuelas, le groupe Ketama…) / Morente (Enrique, Estrella, Solea…) de Grenade, pour en être convaincu. Mais là n’est pas la question. Car ce type de transmission ne va pas sans poser quelques problèmes déontologiques quant à sa démarche :

  • En premier lieu, pour qu’elle soit efficace, la transmission par imitation suppose la mise en place de conditions difficilement réunies simultanément : la (très) longue fréquentation du Maître et de son école ; la rareté de l’acceptation, de la part du Maître, de disciples inconnus ou non précédés eux-même d’une réputation attestée par le milieu ou par un proche (élitisme consubstantiel à ce type de transmission : les places sont chères, aux côtés du Maestro, il s’agit d’en être digne !) ; la confiance et la docilité absolues du disciple ;
  • En second lieu, ce type de transmission repose sur la dépendance complète du disciple vis-à-vis du Maître puisque, d’une part, tout apport extérieur entrera nécessairement en conflit avec la pratique du Maître ; et que, d’autre part, par nature, l’imitation subordonne le sujet à son objet. De ce point de vue, donc, la maîtrise du Maître ne concerne pas uniquement sa spécialité, mais aussi la domination qu’il exerce sur son disciple. • En troisième lieu, l’enseignement du Maître repose par nature sur l’exclusion : se sachant le représentant d’une certaine école de savoir-faire, il tendra à affiner et donc à réduire davantage le champ d’influence de sa pratique, en en accentuant certains traits caractéristiques — parfois jusqu’à la caricature. Dans le même temps, il refusera, dans un réflexe de pureté, toutes les influences extérieures à celles qu’il s’est données ou dont il se réclame.
  • Par conséquent, le moteur de l’apprentissage, côté disciple, sera ici le couple honneur (d’appartenir à la bonne école) / peur (de la chute, de l’humiliation, du renvoi…) ;

Modelées par l’enseignement mimétique, les qualités du disciple seront donc, logiquement : l’obéissance ; la docilité ; l’absence de curiosité quant aux influences extérieures au périmètre défini par le Maître ; la patience ; la confiance ; l’humilité ; une certaine forme de passivité ; l’admiration ; la discipline.

On en conviendra, pour l’épanouissement personnel, on repassera.

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