I. Le mythe de l’immersion magique

Une fois définitivement évacuée la question de l’inné dans la musique ou les langues, il demeure malheureusement encore un piège que le pédagogue doit, soit éviter, soit combattre : nous l’appellerons ici, faute de mieux, la croyance en l’immersion magique. Ainsi, par exemple, il suffirait de vivre dans un pays étranger pour en apprendre la langue, par « imprégnation » en quelque sorte. Or, qui a déjà voyagé et fréquenté les milieux expatriés, se rend vite compte qu’il n’en est rien — ou, pour être tout à fait exact, que l’immersion nécessite, pour qu’elle fonctionne, une conjonction de circonstances beaucoup plus complexes qu’un simple bain géographique : proximité plus ou moins grande de la langue cible avec la langue source, possibilité pour l’apprenant de mobiliser un métalangage dans l’analyse de la langue étudiée, possibilités de prise de risque, d’expérimentation, de correction et de reformulation des énoncés incorrects (mais nécessaires !) sous le contrôle d’un natif, valorisation subjective et sociale de la langue cible, ainsi que de la culture véhiculée par celle-ci… autant de critères que la doxa de l’immersion magique balaye d’un geste de la main.

Appliquée à l’apprentissage du flamenco, cette croyance postule notamment qu’il suffirait de se rendre en Andalousie, ou de fréquenter des flamencos, pour immédiatement se mettre à comprendre cet art. Elle est renforcée en cela par un mysticisme savamment cultivé par les flamencos eux-mêmes (l’importance du sang, de la lignée, de la race, du fameux duende…), qui trouve un écho favorable dans un romantisme exacerbé, occidental et somme toute très platonicien de la fulgurance (le Génie, l’éclair, l’illumination, la clarté, la transparence…). Du coup, l’exaltation naïve de la tradition orale dans la transmission traditionnelle du flamenco tend à sur-valoriser un modèle d’enseignement fondé sur l’imitation, aux dépens d’une pédagogie plus rationnelle, fondée, elle, sur la compréhension — qui est, paradoxalement, celle qui est privilégiée dans l’éducation.

On voit donc émerger deux figures emblématiques de la transmission, que l’on retrouve bien évidemment dans le monde du flamenco : d’un côté, le Maître, qu’il s’agit d’imiter, et de l’autre, le Professeur, qu’il s’agit d’écouter. Ces deux figures s’opposent tant dans leurs pratiques, que dans le public qu’elles façonnent.

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