Ça nous est arrivé à tous, à nous qui ne sommes pas nés bercés de musique flamenca dès notre enfance : arrivés à elle de l’extérieur, il nous a fallu repérer et intégrer tous ses codes, reconnaître et apprivoiser tous les palos, les compás, les classifications rythmiques, harmoniques, géographiques, apprendre à compter, à accompagner le chant et la danse, décortiquer les structures, comprendre le langage de communication sur scène entre les artistes, mémoriser quantité de letras avec leurs variantes. Je ne parle volontairement pas de l’apprentissage technique qui, lui, reste finalement accessible comme n’importe quel autre : car maîtriser les quelques techniques qui « sonnent flamenco », ce n’est pas encore jouer du flamenco. Cela demande une culture. Et cela peut faire peur.
En effet, pour le néophyte qui se lance dans cette musique le flamenco peut ressembler à un labyrinthe : au mieux il s’y perd, au pire il n’y entre même pas. Or il est impossible d’être guitariste flamenco sans posséder une connaissance précise de la culture d’où cette musique a emergé. Comment faire, donc, pour réussir son entrée dans ce monde à l’abord si austère si l’on n’est pas prêt à tout lâcher pour partir vivre plusieurs années en Andalousie ? La clé la plus efficace, c’est sans doute l’écoute d’enregistrements, combinée bien entendu à la documentation personnelle. Mais écouter quoi, et comment ? Là encore le risque de se perdre dans la masse discographique disponible — et pas toujours pertinente — est important. Voici donc quelques conseils.
Les anthologies commentées sur le flamenco : elles sont précieuses, car outre les enregistrements proposés, elles sont accompagnées de livrets très éclairants. Deux incontournables : la Magna antología del cante flamenco (Hispavox, 1982-1992, 10 CD’s thématiques) et son livret ; et les CD’s et DVD’s issus de la série d’emissions TV diffusées de 1971 à 1973 sur la RTE : Rito y geografía del cante. Certaines de ces emissions sont aujourd’hui visibles sur Youtube. Les collections discographiques spécialisées : là encore, non seulement les enregistrements proposés sont exceptionnels par leur qualité ou leur rareté, mais un guide d’écoute est généralement proposé dans le livret. Voir par exemple la collection Grands cantaores du flamenco dirigée par Mario Bois au Chant du Monde. Pour la guitare soliste : le débutant devrait privilégier les enregistrements classiques des grands émancipateurs de la guitare du siècle dernier (Ramón Montoya, Niño Ricardo, Sabicas) pour une approche harmonique ; en revanche il devrait plutôt se pencher sur les enregistrements de l’époque moderne (à partir des années 1990) pour ce qui concerne la rythmique (orchestrations privilégiant les percussions) — avec un bémol cependant : méfiez-vous de certains morceaux de l’époque moderne ou contemporaine (après 2000) qui dans un désir d’innovation distordent ou inversent certaines séquences rythmiques sans pour autant en sortir (voir par exemple cette siguiriya de Diego del Morao) ou encore créent une polyrythmie (comme dans Zyryab de Paco de Lucía) difficile à suivre par une oreille peu aguerrie. Un bon compromis : les enregistrements solo de Paco Peña (voir notamment Toques Flamencos qui a le mérite de proposer aussi les transcriptions de tous ses morceaux en tablatures : une bible pour l’apprenti guitarsite) qui ont le mérite d’être extrêmement classiques (d’aucuns diraient « old school » pour sa façon de reprendre les falsetas traditionnelles…) tout en respectant les critères techniques des enregistrements modernes. Pour la guitare d’accompagnement du chant : écouter certainement du cante antiguo (Agujetas, Terremoto, Manolo Caracol, Chocolate, Antonio Mairena…) accompagné par les grands guitaristes du genre (Melchor de MarchenaDiego del Gastor, encore et toujours Moraito…). Il faudrait des pages de références : ces quelques indices sont à prendre pour ce qu’ils sont, à savoir des pistes pour commencer l’exploration. Celle-ci est incontournable, personnelle ; mais elle est aussi unique comme l’histoire que chacun construit, faite de rencontres, de coups de cœur et de hasard. Cherchez, creusez et surtout : que cela soit un plaisir. Merci Rémi pour avoir posé la bonne question.

1 comment

Serge !
Merci
Voilà un joli panel discographique de mise en « Oreilles » du néophyte !
J’ai eu la réponse à ma question.
Débutant dans l’apprentissage de la guitare Flamenca, j’avais besoin de m’immerger dans la diversité de sonorités, de compas, je vais dire des couleurs musicales !
Voilà ! Comme toujours, tu sais être à l’écoute de ton élève !
Que du Bonheur ! Merci…
Rémi
Ps : Çela faisait longtemps que je voulais mettre mon petit Clin d’oeil à ce sujet !

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