Parmi les nombreuses personnes qui me contactent pour prendre des cours de « guitare flamenca », une partie non négligeable s’avère être intéressée en réalité par la rumba catalane. Confusion très répandue : outre la facilité d’accès à ce répertoire (rythmique somme toute assez simple en 4/4 qui se prête bien à une diffusion sur les ondes, chant souvent polyphonique et entraînant, participation de plusieurs guitares, ce qui facilite le solo), on peut tracer une ligne directe qui relie, du moins du point de vue de la référence musicale en France, le patriarche Manitas de Plata, récemment disparu, la famille Reyes des Gipsy Kings, internationalement connue, et le nouveau venu dans le milieu, omniprésent dans les médias depuis sa victoire à la saison 3 de The Voice : le jeune Kendji Girac.
Ces artistes sont tous Français, et voici une autre raison de l’engouement du public hexagonal pour ce répertoire : les manifestations populaires auxquelles il est lié dans l’imaginaire collectif, la plus emblématique d’entre elles étant sans doute le pèlerinage de Saintes-Maries-de-la-mer. Les raisons de la confusion sont géographiques et culturelles : cette rumba « française », qui s’est développée dans un territoire physique et linguistique proche de l’Espagne, a été portée principalement dans l’hexagone par des familles gitanes qui se revendiquent « flamencas ». Mais s’il est vrai que la rumba, dans sa variante française des environs de Perpignan comme dans sa variante espagnole de Barcelone sont toutes deux originairement issues de la rumba flamenca andalouse, force est de constater que musicalement elles n’ont aujourd’hui que peu de choses à voir avec cette dernière.
La rumba flamenca andalouse fait partie de la famille des « cantes de ida y vuelta » : transportés par les marins de Cadiz sur les bateaux en directions des colonies des Amériques, leurs chants andalous ont transité par les Caraïbes avant de revenir en Espagne mâtinés de rythmes afro-américains — dans la même famille nous trouvons aussi les guajiras, les colombianas, les milongas et les tanguillos. La rumba évolue dans un rythme à 4 temps et un battement irrégulier (accent à contretemps entre les temps 2 et 3) qui lui donne un aspect « boiteux » et dansant. C’est ce dernier aspect qu’ont développé les Catalans espagnols, sous l’impulsion notamment de Peret, s’emparant de ce style et lui rendant son autonomie par rapport au flamenco, peaufinant par ailleurs la technique rythmique de la main droite jusqu’à atteindre des sommets de virtuosité syncopée : aujourd’hui, et dans un tout autre contexte, les techniques d’accompagnement d’une Gabriela (du duo Rodrigo y Gabriela) sont directement issues des techniques du compás catalan.
Or si, pour résumer grossièrement, au sud des Pyrénées la rumba catalane s’est faite musicale et souvent soliste, au nord, en revanche, elle a pris la direction, moins virtuose mais tout aussi efficace, de l’accompagnement du chant. Le compás catalan se prête en effet particulièrement bien au jeu festif en groupe et soutient puissamment le chant polyphonique en offrant une rythmique originale, surprenante et immédiatement reconnaissable : c’est exactement ce que recherche la majorité des personnes qui me contactent. Rythmiquement moins complexe que d’autres palos flamencos, elle prépare le néophyte aux différentes techniques de la main droite ; elle lui donne par ailleurs la plupart des éléments d’une structure flamenca plus générale : introductions, compases, falsetas, remates. À ce titre, la rumba est une excellente porte d’entrée dans le flamenco, à condition toutefois qu’elle soit replacée dans son contexte musical, historique et culturel.

À l’écoute : extrait du film de Tony Gatlif « Vengo » (2001)

Vengo

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