Nicolas m’a donné la cassette en me disant Ecoute, c’est étonnant. Et puis le petit boitier en plastique est resté oublié sous une pile de magazines dans un coin de ma chambre d’étudiant, si bien que plus tard lorsque j’ai remis la main dessus par hasard, je ne savais déjà plus d’où il venait ; j’ai juste mis la cassette dans le lecteur pour écouter ce qu’elle contenait.

C’était de la guitare ; mais combien de guitaristes jouaient ? Et cette percussion qui obéissait à un rythme impossible à suivre, qu’était-ce ? Au téléphone, Nic fut formel : c’est un seul type, et je crois qu’il n’y a pas d’autres instruments, tu passes prendre une bière ?

Le type c’était Philip John Lee, la percussion c’était le golpe et l’album avait été sobrement intitulé Flamenco guitar (Music for pleasure, 1969). C’est autant que je me souvienne le premier album de flamenco que j’ai eu entre les mains. C’est lui le responsable : à cause de lui j’ai tout arrêté de la guitare folk, j’ai arrêté de chanter, et même de jouer tout court, trop préoccupé à compter des cycles rythmiques qui m’échappaient totalement. On appelle ça un traumatisme obsessionnel. On me demande souvent comment je me suis intéressé au flamenco, et inévitablement c’est cette histoire qui revient.

Philip John Lee (1944-2010) n’avait rien d’un Andalou, il n’était ni gitan ni espagnol, il n’a que peu habité en Espagne et pourtant son toque, imprégné de la musique de Sabicas et de R. Montoya était sincère et solide, puissant et précis. On ne pense jamais à lui lorsqu’on parle de guitare flamenca ; il n’a que très peu enregistré, il disait volontiers de lui-même qu’il était paresseux et qu’il préférait se promener plutôt que d’appeler ses agents ; il a peu composé, se contentant humblement de reprendre des falsetas traditionnelles ou celles des grands maîtres du toque antiguo qu’il admirait : R. Montoya, Sabicas, Pepe de Badajoz. Il se considérait lui-même avant tout comme un professeur et un passeur.

On se bricole toujours sa propre histoire, protégée par les figures de Grands Anciens qu’on invoque dès qu’il s’agit de retrouver un semblant de cohérence à sa vie. Je n’échappe pas à la règle. D’autres flamencos auront de plus prestigieuses origines. Sans surprise, la mienne me fait rigoler par son côté décalé.
Philip John Lee : Flamenco Guitar

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